En apparence, la ruche en février n’est qu’un simple coffre de bois figé par le froid, posé dans un rucher souvent encore marqué par la neige ou l’humidité de l’hiver. Pourtant, à l’intérieur de la ruche, la colonie d’abeilles traverse une période de transition décisive entre la fin de l’hivernage et le début de la nouvelle saison apicole, où se prépare déjà la future production de miel. Pour l’apiculteur, ce mois de février est un moment stratégique : il conditionne la santé de la colonie, la reprise de la ponte de la reine et la réussite de la visite de printemps, avec un impact direct sur la production de miel et de pollen tout au long de l’année.
Ce qui se passe dans la ruche en février
La grappe hivernale : cœur vivant de la ruche
Au cœur de la ruche en février, les abeilles forment une grappe compacte autour du cadre de couvain et de la reine, s’agrippant les unes aux autres pour créer une masse vivante capable de produire et de conserver de la chaleur. Même si la température extérieure peut descendre en dessous de zéro, l’intérieur de la ruche, au centre de la grappe, se maintient autour de 20 à 35°C, et jusqu’à environ 34–35°C dès qu’un couvain important est présent, grâce aux contractions musculaires des abeilles qui transforment le miel en chaleur.
Pour maintenir cette température, la colonie consomme progressivement ses réserves alimentaires accumulées à l’automne, principalement le miel et une partie du pollen stockés dans les cadres. Selon la taille de la colonie, la ruche peut consommer plusieurs kilogrammes de miel sur la période de décembre à fin février, ce qui rend cette période particulièrement critique si les réserves sont limitées en début d’hiver. Une colonie qui a peu de nourriture ou qui a mal géré sa consommation peut se retrouver au bord de la famine à la fin de l’hiver, surtout lorsque la reine a repris sa ponte et que le couvain demande davantage de chaleur et de nourriture.
Reprise progressive de la ponte de la reine
Dans la ruche en février, la reine recommence, selon les régions et les conditions climatiques, à pondre de manière plus régulière après la pause ou le ralentissement observé en plein hiver. Dans le sud de la France ou dans les régions les plus douces, cette reprise de la ponte peut même avoir débuté dès janvier, alors que dans les zones plus froides, la colonie attendra plutôt une succession de journées plus ensoleillées et des températures un peu plus stables pour relancer vraiment le développement du couvain.
Cette reprise de la ponte n’est pas seulement liée à la température extérieure : elle dépend aussi de la durée du jour, de la présence de réserves de miel et de pollen, mais aussi de l’état de santé de la colonie et de la reine. Plus les abeilles trouvent tôt du pollen aux alentours du rucher, plus la reine est stimulée à pondre et plus le cœur de la ruche se remplit de couvain d’ouvrières qui constituera la future population active du printemps.
Renouvellement des abeilles d’hiver et développement de la colonie
Les abeilles qui composent la grappe en hiver sont des abeilles dites « d’hiver », dont la durée de vie est plus longue que celle des abeilles nées en pleine saison. Elles ont assuré la survie de la ruche pendant les mois de novembre, décembre et janvier, en maintenant la chaleur et en économisant leurs efforts pour préserver les réserves. En février, le renouvellement commence : les premières abeilles jeunes issues de la reprise de la ponte émergent et rejoignent la population, permettant à la colonie d’augmenter progressivement sa force et de préparer le développement de la saison suivante.
Ce développement de la colonie repose sur un équilibre fin entre la ponte de la reine, la disponibilité en nourriture, la température et l’état sanitaire. Une colonie qui se développe trop vite, sans réserves suffisantes, ou qui doit faire face à des maladies, risque de s’épuiser, tandis qu’une colonie trop lente à redémarrer aura du mal à profiter pleinement des premières floraisons de printemps.
Premiers vols et ressources essentielles
Vols de propreté : un signe de bonne santé mais des dépenses énergétiques à surveiller
En février, les vols de propreté sont un excellent indicateur de vitalité : par une journée ensoleillée autour de 9–12°C, les abeilles sortent massivement pour évacuer les déjections accumulées, préservant ainsi la propreté de l’intérieur de la ruche et limitant les risques de maladies digestives comme certaines nosémoses. Mais ces sorties ont un coût important : pour voler, chaque abeille doit élever la température de son thorax à environ 35–40°C et maintenir un métabolisme très élevé, ce qui entraîne une forte consommation de miel, d’autant plus marquée quand l’air reste froid. En hiver et en fin d’hivernage, la multiplication des jours de vol peut donc accélérer l’épuisement des réserves, surtout dans une ruche déjà limite en provisions, ce qu’indiquent plusieurs travaux sur l’impact des hivers plus doux et des fluctuations de température sur la consommation énergétique et la survie des colonies
Les premières récoltes de pollen et leur rôle dans le couvain
En février, selon les régions et la météo, les abeilles commencent à ramener les premiers pollens de la saison : noisetier, saule, aulne, cornouiller et autres plantes mellifères précoces. Ce pollen, visible sur les pelotes des butineuses qui reviennent au trou de vol, joue un rôle clé dans la nutrition des larves et dans l’entretien des glandes nourricières des abeilles.
Sans pollen, la colonie ne peut pas élever correctement le couvain, même si les réserves de miel sont importantes. La reprise de la ponte de la reine s’accompagne donc d’un besoin croissant en pollen et en eau pour fabriquer la gelée royale, ce qui renforce la dépendance de la colonie à l’égard des ressources présentes dans le rucher et dans son environnement immédiat.
En climat méditerranéen, février peut déjà marquer les premières récoltes de la saison, notamment sur les miellées précoces de romarin lorsque le mois est doux. Si la colonie est suffisamment forte et que les températures permettent un vol soutenu des abeilles, l’apiculteur peut observer une réelle entrée de nectar et, certaines années, envisager une petite récolte de miel de romarin dès la fin du mois, même si les grosses miellées restent plutôt l’apanage de mars et avril
Le besoin en eau : abreuvoirs et minéraux
En parallèle du miel et du pollen, l’eau devient un besoin majeur à l’intérieur de la ruche en février. Les abeilles en utilisent pour diluer le miel trop concentré, pour maintenir une certaine humidité près du couvain et pour répondre à leurs propres besoins physiologiques en minéraux et en sels. Une ruche qui manque d’eau devra envoyer des butineuses parfois loin, par temps encore frais, ce qui peut épuiser les abeilles et augmenter la mortalité lors des vols.
Installer des abreuvoirs adaptés près du rucher, remplis d’eau propre et facile d’accès, fait partie des bonnes pratiques d’apiculture en février. En ajoutant, si besoin, une petite quantité de sel ou de minéraux dans l’eau, l’apiculteur se rapproche de ce que les abeilles viennent naturellement chercher dans les flaques ou sur les pierres humides, évitant ainsi qu’elles se dirigent vers des sources d’eau potentiellement polluées.
Pourquoi installer un abreuvoir dès le mois de février ?
Quand un abreuvoir est installé précocement au rucher, les abeilles apprennent et mémorisent sa localisation, puis le retrouvent fidèlement tout au long de la saison. Cette capacité repose sur un système de mémoire spatiale très performant : les butineuses construisent de véritables « cartes » du paysage, intégrant distance, direction et repères visuels autour de la source, exactement comme elles le font pour un nourrisseur ou une zone de floraison.
Maladies et parasites en fin d’hivernage
Varroa destructor : un ennemi à contenir toute l’année
Parmi les menaces qui pèsent sur la ruche en février, le varroa destructor reste l’un des parasites les plus redoutés par les apiculteurs. Cet acarien se nourrit aux dépens des abeilles adultes et du couvain, affaiblit leur système immunitaire et favorise la transmission de nombreux virus, ce qui peut conduire à des ruches faibles, des abeilles mal formées et des pertes importantes en fin d’hiver ou au printemps.
La fin de l’hivernage est un moment où les effets de la varroose deviennent particulièrement visibles : mortalité plus élevée, colonies dépeuplées, abeilles rampantes au sol, déformations des ailes ou du thorax. Les études sanitaires montrent que les ruchers fortement infestés par le varroa présentent des taux de mortalité hivernale significativement plus élevés et un redémarrage très difficile de la colonie au printemps. D’où l’importance de mettre en place, dès la fin de la saison précédente, une stratégie de traitement efficace, puis un suivi régulier de l’infestation, y compris au sortir de l’hiver.
Nosémose : la maladie silencieuse de l’intestin
La nosémose est une maladie digestive causée par des microsporidies du genre Nosema, principalement Nosema ceranae, qui parasitent les cellules intestinales des abeilles adultes. Contrairement à Nosema apis, souvent associée à des diarrhées visibles à l’entrée de la ruche, Nosema ceranae se manifeste souvent de manière plus discrète, avec une dépopulation progressive de la colonie, une baisse de rendement et une mortalité accrue en fin d’hiver.
En février, les symptômes peuvent être difficiles à interpréter : la colonie semble moins dynamique, la population diminue, les abeilles sortent parfois par temps frais comme poussées par une sorte de « faim de sucre » liée au parasite, puis ne retrouvent pas toujours le chemin de la ruche.
Une approche de plus en plus recommandée consiste à recourir à des tests de portage de pathogène de type PathoBee. Ils permettent de détecter précocement la présence de Nosema (et d’autres pathogènes) sur des abeilles vivantes. Ce type de suivi, réalisé en amont des symptômes cliniques, offre à l’apiculteur un véritable outil de prévention : en connaissant le niveau de portage dans ses colonies, il peut adapter sa conduite sanitaire (renforcement des mesures d’hygiène, choix des ruches à surveiller de près, décisions de renouvellement de reines ou de matériel) avant que la maladie ne se traduise par un effondrement de population ou des pertes hivernales importantes
Comment l’état sanitaire conditionne la saison à venir
L’état sanitaire de la ruche en février influence directement le développement de la colonie, la force de la population au printemps et la capacité à produire du miel en pleine saison. Une colonie affaiblie par le varroa, la nosémose ou d’autres pathologies du couvain (loques, viroses) aura du mal à exploiter les ressources mellifères de son environnement, même si les conditions météorologiques sont favorables.
À l’inverse, une colonie dont l’apiculteur a assuré un suivi rigoureux, avec un traitement réfléchi contre le varroa, une bonne gestion des réserves et un environnement de ruche propre et sec, disposera d’une population plus nombreuse et en meilleure santé pour la visite de printemps, la pose des hausses et la production de miel. En ce sens, février n’est pas seulement un mois de transition : c’est l’une des étapes les plus critiques pour la santé et la pérennité de l’ensemble du rucher.
Ce que doit faire l’apiculteur en février
Observer sans déranger : la règle d’or par temps froid
Comme durant les mois précédents, l’apiculteur doit concilier curiosité et prudence. La tentation est grande d’ouvrir la ruche en février pour vérifier l’état du couvain, mais tant que les températures restent basses, cette intervention comporte un risque de refroidir la grappe et de compromettre le développement du couvain. La règle d’or consiste donc à privilégier l’observation externe : regarder l’entrée de la ruche, écouter l’activité, surveiller les vols de propreté et l’éventuelle présence d’abeilles mortes en trop grand nombre.
L’apiculteur peut aussi, sans ouvrir le corps de ruche, estimer le poids des colonies en les soulevant légèrement à l’arrière ou à l’aide d’un peson, ce qui permet de suivre l’évolution des réserves au fil du mois. Ces gestes simples offrent déjà une bonne image de l’état de la colonie, tout en limitant le stress et les pertes de chaleur à l’intérieur de la ruche.
Suivi des réserves et nourrissement au candi
Le contrôle des réserves alimentaires est l’une des missions principales de l’apiculteur en février. Une ruche trop légère peut indiquer un risque de famine, surtout si la reine a relancé fortement sa ponte et si les abeilles consomment davantage pour chauffer le couvain. Dans ces situations, le nourrissement au candi est l’outil privilégié : posé au-dessus du couvre-cadre ou directement sur les cadres, il est accessible même par temps froid, sans nécessiter de longues manipulations.
Le candi permet de sécuriser la fin d’hivernage et la période de reprise de la colonie, en complétant les réserves alimentaires sans stimuler excessivement la ponte lorsque la météo reste incertaine. L’apiculteur doit toutefois rester attentif à la consommation de ce candi, à la présence d’humidité dans la ruche, et à l’équilibre entre nourriture, espace et population pour éviter que la colonie ne se retrouve à l’étroit ou en manque de ressources au mauvais moment.
Aménager le rucher : eau, propreté et protection
En parallèle de la gestion de la nourriture, l’aménagement du rucher est une autre tâche importante pour l’apiculteur en février. Il s’agit de s’assurer que les entrées des ruches ne sont pas obstruées par la neige, la boue, les feuilles ou la végétation, que la ventilation fonctionne et que l’humidité ne stagne pas sur le plancher ou dans le couvre-cadres.
L’installation d’abreuvoirs adaptés, la vérification de la stabilité des supports et des toits, ainsi que la mise en place éventuelle de protections contre le vent ou les prédateurs (comme le frelon asiatique) font partie des actions qui contribuent à la santé et au confort des colonies. En février, les premières fondatrices de frelon asiatique commencent parfois à apparaître, ce qui justifie, dans certaines régions, la mise en place de pièges sélectifs pour limiter la pression sur les ruches lors de la pleine saison.
Atelier et matériel : préparer la saison apicole
Alors que l’activité au rucher reste encore limitée par la météo, l’atelier de l’apiculteur devient le lieu où se prépare une grande partie de la saison à venir. C’est le moment de nettoyer et désinfecter les ruches vides, de réparer les toits, de flamber les corps et les hausses, de monter les cadres avec cire gaufrée et de vérifier tout le matériel nécessaire à l’élevage, à la récolte des produits de la ruche et à la conduite du rucher.
Un matériel prêt, propre et adapté permet d’aborder la visite de printemps, la mise en place de nouvelles colonies ou l’augmentation du nombre de ruches dans de bonnes conditions, sans improvisation de dernière minute. Février est aussi un bon moment pour se former, suivre des ateliers, échanger avec d’autres apiculteurs et affiner ses projets pour l’année : amélioration de la production de miel, sélection de reines, augmentation du nombre de colonies ou diversification des produits de la ruche (pollen, propolis, cire, gelée royale), passage à la ruche basse consommation.
Préparer la première visite de printemps
La première visite complète de la ruche en sortie d’hiver, souvent appelée visite de printemps, ne se fait pas au hasard : elle se prépare dès février. L’apiculteur surveille les prévisions météo et attend une période suffisamment douce, avec des températures dépassant durablement les 13°C environ, peu de vent et un temps ensoleillé, pour pouvoir ouvrir la ruche sans refroidir brutalement le couvain.
Cette visite aura lieu plus tôt dans le sud de la France, parfois dès la fin février, tandis que dans d’autres régions elle sera plutôt programmée en mars. Le mois de février est donc utilisé pour observer, planifier, préparer le matériel et clarifier les priorités de chaque ruche : colonies fortes à accompagner, colonies faibles à réunir ou à surveiller de près, ruches mortes à analyser et à nettoyer.
En février, la ruche n’est plus seulement en survie : chaque abeille participe à un phénomène collectif, la reine des abeilles reprend sa ponte et la colonie se réorganise. Ce mois charnière demande à l’apiculteur une surveillance attentive : vérifier les réserves, décider s’il faut nourrir au sirop ou au candi, adapter l’abreuvoir (eau légèrement salée en sel), contrôler la présence du frelon asiatique et anticiper les effets du gel sur les ressources autour du rucher.




