L’essaimage est un phénomène naturel au cœur de la vie des abeilles. Pour l’apiculteur, il représente à la fois un processus de reproduction indispensable à la survie de l’espèce, et un risque majeur de perte de production de miel s’il n’est pas anticipé. Chaque printemps, lorsque les conditions climatiques, les ressources en nectar et en pollen, ainsi que la population de la colonie atteignent un certain seuil, l’essaimage se produit selon un mécanisme précis, reproductible et largement documenté en apiculture.
Comprendre ce phénomène observé, c’est accepter qu’une ruche n’est pas une entité figée, mais une famille vivante, organisée autour d’une reine, de milliers d’ouvrières, d’un couvain ouvert et operculé, et d’une intelligence collective orientée vers un objectif unique : assurer la survie et la continuité de la colonie, parfois en quittant la ruche pour former une nouvelle colonie.

1. Pourquoi les abeilles essaiment-elles au printemps ?
1.1. Qu’est‑ce que l’essaimage des abeilles ?
L’essaimage des abeilles est le principal mode de reproduction des colonies à l’échelle de la ruche. Lors de ce processus, la reine et une partie des abeilles quittent la ruche d’origine (l’essaim) pour former une nouvelle colonie dans un nouveau nid : cavité d’arbre, mur, toiture ou autre habitation. La colonie mère conserve des cellules royales dans lesquelles une nouvelle reine va naître, assurant ainsi la continuité de la colonie tout en permettant de former une nouvelle colonie ailleurs.
Ce besoin naturel de division de la colonie contribue au brassage génétique et à la biodiversité. L’essaimage est un processus qui permet de former une nouvelle colonie tout en laissant suffisamment d’abeilles, de couvain et de réserves dans la ruche d’origine pour que celle‑ci puisse repartir après la fécondation de la nouvelle reine.
1.2. Pourquoi les abeilles essaiment‑elles ?
Les abeilles essaiment parce que c’est un besoin naturel et un mécanisme de reproduction de la colonie, mais aussi parce que certaines conditions internes et externes déclenchent ce processus. Parmi les principales causes :
- Surpopulation et manque d’espace : la ruche atteint un point où la population d’abeilles, le couvain et les réserves occupent presque tout le volume disponible, notamment en période de forte miellée.
- Déclin des phéromones royales : avec l’âge de la reine, le signal chimique qui maintient la cohésion de la colonie s’affaiblit, ce qui favorise le lancement de cellules royales.
- Excès d’ouvrières nourrices et de couvain operculé : la colonie dispose d’une population suffisante pour se « partager » en deux familles, l’une restant sur place, l’autre partant en essaim.
En résumé, les abeilles essaiment lorsque la colonie juge qu’elle dispose de suffisamment de ressources et de population pour quitter la ruche et former une nouvelle colonie, tout en assurant la survie de la colonie mère.
1.3. Quand se produit l’essaimage des abeilles ?
L’essaimage se produit principalement au printemps et au début de saison, souvent à partir du mois d’avril, lorsque le couvain se développe rapidement et que les ressources en nectar et en pollen sont abondantes. En France, la période d’essaimage s’étend généralement du printemps au début de l’été, avec un pic au moment des premières grandes miellées printanières.
Les conditions climatiques influencent fortement l’essaimage : un temps froid tend à retarder le phénomène, tandis qu’une série de jours doux, ensoleillés et peu venteux favorise l’envol de l’essaim. Pendant cette période printanière, l’activité des abeilles s’intensifie, la population augmente et le risque d’essaimage devient maximal si la ruche manque d’espace ou si l’apiculteur ne suit pas de près l’évolution de ses colonies.
2. Quels sont les types d’essaimage ?
Il existe plusieurs types d’essaimage en apiculture, chacun ayant ses particularités et ses implications pour la gestion des colonies :
- Essaimage primaire : Quand au moins une première cellule royale est operculée, l’ancienne reine quitte la ruche avec un gros essaim, souvent 10 000 à 20 000 ouvrières, dont une majorité de jeunes abeilles. C’est le premier départ, souvent le plus spectaculaire et le plus coûteux en population pour la ruche mère.
- Essaimage secondaire : Après le départ de l’essaimage primaire, il reste dans la ruche des cellules royales prêtes à éclore. Si la « fièvre d’essaimage » ne retombe pas, plusieurs jeunes reines vierges peuvent à leur tour quitter la ruche, chacune accompagnée d’un petit groupe d’ouvrières : ce sont les essaimages secondaires, puis tertiaires, etc. Ces essaims sont plus petits, plus légers, donc souvent plus fragiles au démarrage, surtout s’ils partent tard en saison ou dans une zone pauvre en ressources. Pour la ruche mère, l’enchaînement de départs successifs peut presque la vider, au point de compromettre sa survie et de rendre la saison perdue pour l’apiculteur
- Essaimage artificiel : L’essaimage artificiel (division) est une intervention volontaire de l’apiculteur pour imiter ou anticiper l’essaimage naturel. Le principe est de prélever des abeilles avec leurs cadres de couvain, d’abeilles et souvent de provisions dans une ruche très forte pour constituer une nouvelle colonie dans une ruchette ou une nouvelle ruche. Cette nouvelle unité élèvera une reine à partir de jeunes larves, ou l’apiculteur y introduira une reine fécondée, ce qui permet de maîtriser la génétique et le calendrier.
3. Quels sont les signes de l’essaimage ?
3.1. Les principaux signes de préparation à l’essaimage
Les signes à surveiller sont précis et constituent des indices évidents que la colonie se prépare à quitter la ruche. Le premier signe de l’essaimage est la construction de cellules royales d’essaimage, souvent situées en bas ou sur les bords des cadres, en forme de cacahuète, parfois très nombreuses. Dès qu’une cellule royale contient une larve et qu’elle est operculée, la préparation à l’essaimage est bien avancée et le départ peut survenir dans les jours qui suivent.
D’autres signes complètent ce tableau :
- Diminution de la ponte de la reine, avec un nid de couvain moins homogène et un déséquilibre entre couvain ouvert et couvain operculé.
- Baisse de l’activité à l’entrée de la ruche, alors que la saison est favorable, avec moins de butineuses rentrant du nectar et du pollen.
- Abeilles ouvrières qui forment une barbe ou une grappe à la planche d’envol ou sous le plancher, indication que la population est importante et que la ruche manque de place.
Ces signes d’essaimage, observés ensemble au printemps, sont un signal clair pour l’apiculteur : l’essaimage est un phénomène imminent et il devient urgent d’intervenir.
3.2. Une visite type pour détecter un essaimage imminent
Pour repérer rapidement un essaimage imminent, une visite structurée au rucher est essentielle :
- Observer la force de la colonie : nombre de cadres occupés par les abeilles, importance des réserves et du couvain.
- Inspecter les cadres pour repérer les cellules royales : noter leur nombre, leur position (bords, bas des cadres) et leur stade (simple amorce, cellule ouverte, cellule operculée).
- Évaluer l’espace disponible pour la ponte et le stockage : quantité d’espace de ponte libre et de cadres encore disponibles dans le corps et les hausses.
Une observation attentive de ces éléments permet à l’apiculteur de détecter la préparation à l’essaimage et de décider rapidement des actions à mettre en place pour prévenir ou contrôler ce processus naturel.
4. Comment prévenir l’essaimage ?
4.1. Prévenir l’essaimage en jouant sur l’espace et la population
Pour prévenir l’essaimage, l’apiculteur doit agir sur les causes principales : surpopulation, manque d’espace et conditions internes de la ruche. L’un des moyens les plus efficaces pour prévenir l’essaimage est de donner régulièrement plus d’espace aux abeilles :
- Ajouter des hausses pour offrir davantage de place aux abeilles ouvrières afin de stocker les réserves de miel et de nectar, ce qui libère de l’espace de ponte pour la reine dans le nid.
- Remplacer deux cadres de couvain par deux cadres de cire gaufrée, afin de réduire la population à court terme et de redonner de l’espace pour de la ponte nouvelle, tout en pouvant utiliser les cadres retirés pour renforcer une colonie plus faible ou constituer une ruchette.
En augmentant l’espace disponible et en limitant la surpopulation, l’apiculteur réduit la pression qui conduit la colonie à essaimer.
5 techniques pour éviter l’essaimage des abeilles
- Agrandir l’espace : poser une hausse dès que six cadres du corps portent du couvain.
- Ventiler la ruche : installer un plancher grillagé et orienter l’entrée Est‑Sud‑Est.
- Renouveler la reine : introduire une souveraine de moins de deux ans issue d’une lignée peu essaimeuse.
- Diviser au bon moment : créer un essaim artificiel dès l’apparition d’œufs dans des cellules d’essaimage.
- Détruire les cellules royales excédentaires : intervenir à J + 7 puis à J + 14 après la première visite.
4.2. Gérer la reine et le couvain pour limiter la tendance à essaimer
Une jeune reine est en général moins sujette à l’essaimage qu’une reine âgée. De nombreux apiculteurs professionnels pratiquent le remérage régulier en remplaçant les reines de plus de deux ans par des reines jeunes, souvent issues de lignées sélectionnées comme Buckfast, Carnica ou italienne. Cette gestion de la reine permet de maintenir une bonne dynamique de ponte et de réduire la tendance naturelle des colonies à essaimer.
Par ailleurs, la division des colonies est une méthode apicole largement utilisée pour ralentir et contrôler l’essaimage naturel. Cette technique consiste à diviser de façon préventive une ruche forte en deux ou trois parties pour créer un essaim artificiel, en prélevant des cadres de couvain operculé, des abeilles et des réserves. En créant un essaim artificiel, l’apiculteur partage la colonie en plusieurs familles et limite le risque de voir les abeilles essaimer de manière incontrôlée.
4.3. Ventilation, conditions climatiques et gestion de l’emplacement
La gestion de la ventilation et de l’emplacement de la ruche contribue également à prévenir l’essaimage. Une ruche fortement exposée à la chaleur, mal ventilée ou installée dans un endroit peu adapté peut voir sa surpopulation s’aggraver plus vite. L’utilisation de planchers grillagés, d’entrées bien dégagées et d’un emplacement qui limite les surchauffes au printemps contribue à réduire le stress thermique et le déclenchement de l’essaimage.
En combinant ces différents moyens – gestion de l’espace, de la reine, du couvain et des conditions climatiques – l’apiculteur met en place une véritable prévention de l’essaimage, adaptée à la pratique apicole professionnelle.
5. Comment capturer un essaim d’abeilles ?
Lorsque l’essaimage a déjà eu lieu, savoir capturer un essaim devient essentiel pour limiter la perte et récupérer une nouvelle colonie. Pour capturer un essaim accessible, l’apiculteur place une ruchette ou une caisse à essaim sous la grappe d’abeilles, puis secoue délicatement la branche ou le support afin que les abeilles tombent dans le récipient. Pour un essaim en hauteur, il peut utiliser un cueille‑essaim monté sur une perche pour récupérer la grappe sans prendre de risques inutiles.
Après la capture, il est conseillé de laisser la ruchette sur place pendant un certain temps, idéalement jusqu’au soir, pour permettre aux butineuses et aux éclaireuses de rejoindre l’essaim guidées par les phéromones. L’apiculteur déplace ensuite l’essaim vers un nouveau lieu du rucher. Il est conseillé de donner immédiatement des réserves de nourriture si nécessaire et surveille l’installation de la nouvelle colonie.
6. L’essaimage vu de la ruche mère : que se passe-t-il de J+1 à J+30 ?
L’essaimage ne concerne pas seulement l’essaim qui quitte la ruche. La ruche mère, privée de sa reine, traverse une phase délicate qui conditionne toute sa saison. Comprendre ce qui se joue jour après jour aide à anticiper les pertes de production… et à mieux conduire ses colonies.
6.1 Après le départ de l’essaim primaire : une ruche sans repères
Lorsque l’essaim primaire part avec la vieille reine, la colonie perd instantanément la phéromone mandibulaire, véritable colonne vertébrale de l’organisation sociale. Cette phéromone régule la cohésion, la ponte et la répartition des tâches.
Sans elle, la ruche entre dans une phase de désorganisation temporaire.
Ce processus naturel permet la reproduction de l’espèce et participe à la biodiversité, mais pour l’apiculteur, le constat est souvent le même : la ruche mère semble à l’arrêt.
6.2 J+1 à J+10 : désorganisation rapide et trou de couvain
Rupture de ponte et déséquilibre interne
Dès le premier jour, la ponte s’interrompt. Un trou de couvain se forme progressivement, représentant plusieurs cadres potentiellement vides à terme. Les nourrices doivent alors :
- terminer l’élevage des larves restantes,
- bâtir des cellules royales,
- produire une grande quantité de gelée royale.
Dans le même temps, les butineuses profitent de la miellée abondante et intensifient la récolte de nectar, de pollen et d’eau.
Résultat : un déséquilibre entre nourrices et butineuses, qui ralentit fortement la dynamique de la colonie.
Une période de forte vulnérabilité
Cette phase fragilise la ruche, avec une population réduite pour défendre l’entrée. Cette baisse d’effectif entraîne une exposition accrue aux frelons asiatiques et aux autres prédateurs, tout en provoquant une baisse sensible de la qualité de vie au sein de la colonie.
Si un essaim secondaire ou tertiaire se forme, une partie des abeilles quitte la ruche en nuage afin de rechercher un nouveau site. La ruche mère s’affaiblit alors encore davantage, rendant son redémarrage plus difficile.
Le vol nuptial, une étape à haut risque
Vers J+7 à J+10, la première reine vierge éclot. Elle doit rapidement effectuer son vol nuptial afin d’être fécondée par des faux-bourdons. Cette phase reste délicate et fortement dépendante de l’environnement. Une météo défavorable, une forte pression du frelon asiatique ou encore une faible disponibilité de mâles matures peuvent compromettre la fécondation.
Dans les conditions courantes, le taux de réussite avoisine 70 %. En cas d’échec, la colonie peut rester orpheline ou évoluer vers un état bourdonneux, compromettant durablement son avenir.
Des conséquences immédiates sur la récolte de miel
Lorsque la ponte reprend, généralement autour de J+15, le retard accumulé pèse déjà lourd. Le trou de couvain entraîne une baisse marquée de la population, ce qui réduit la capacité de butinage au moment clé de la miellée. Sur une saison, cette situation peut représenter jusqu’à 50 % de récolte de miel en moins.
Entre J+20 et J+30, le risque ne disparaît pas totalement. Un essaim secondaire peut encore quitter la ruche pour s’installer à l’état sauvage ou dans un piège, pendant que la ruche mère tente péniblement de retrouver une dynamique stable.
Anticiper pour reprendre le contrôle
Une conduite apicole attentive permet de limiter ces pertes et de transformer cette phase critique en levier de gestion. La mise en place de dispositifs adaptés, comme la grille à reine, la division artificielle raisonnée ou un suivi rigoureux de l’élevage royal, réduit les risques. À cela s’ajoute une vigilance accrue face aux prédateurs.
Cette approche évite l’épuisement, favorise la création d’une nouvelle colonie viable et oriente l’installation du nid vers un environnement propice à une production de miel durable.
Après un essaimage, une ruche ne repart pas par hasard : elle se conduit.
7. Pourquoi certaines colonies essaiment quoi qu’on fasse ?
L’essaimage est avant tout un comportement héréditaire partiellement sélectionnable, transmis par la reine via ses œufs. Autrement dit, certaines colonies portent génétiquement une forte propension à essaimer, indépendamment des pratiques mises en place.
Règle clé : les lignées buckfast ou ligustica essaiment généralement moins que les lignées noires ou locales, chez lesquelles ce mécanisme génétique favorise fortement la reproduction naturelle, malgré toute tentative de prévention.
Par ailleurs, récupérer régulièrement des essaims naturels induit une sélection involontaire d’insectes fugueurs. Cet effet cumulatif, observé sur 3–5 années, conduit progressivement à un grand nombre de ruches qui forment des nuages à la recherche d’un nouveau site, et ce malgré l’usage de grille, de divisions ou de piège.
À ce stade, le pic d’intelligence collective de la colonie pousse naturellement à la nidification ailleurs, souvent au-delà de ce que permet une bonne gestion du rucher.
C’est pourquoi si le rucher source perd une grande partie de sa récolte du miel à cause d’essaimages répétés, il devient pertinent de remplacer la reine afin de créer une nouvelle lignée plus stable et mieux adaptée aux objectifs de conduite apicole.
La stratégie gagnante face à l’essaimage des abeilles
En résumé, face à l’essaimage, passez d’une logique réactive à une prévention responsable et maîtrisée. Anticipez en gérant l’espace de vie, en remplaçant les reines adultes lorsque nécessaire pour assurer la survie et la stabilité des colonies, et en surveillant la bonne santé de vos abeilles.
Sur 3 à 5 années, évitez la sélection involontaire d’insectes essaimeurs liée à la récupération répétée d’essaims naturels. Privilégiez plutôt des lignées stables, cohérentes avec vos objectifs de production et de conduite.
Enfin, l’utilisation raisonnée des divisions artificielles permet d’anticiper l’essaimage, d’assumer une récolte du miel annuelle et de transformer un phénomène subi en véritable levier technique.
Sélection ICKO Apiculture
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Attire essaim Swarm Catch
